[Découverte] Atelier Tuffery

Par Mousse le 6 octobre 2021 dans Découvertes, Les bonnes adresses, Interviews, Matériel

Nous évoquions il y a quelques mois sur ce fil de discussion la démarche originale d'Atelier Tuffery, fabricant historique de jean. En effet, derrière le kit "couture à la maison" repéré par les couturières, se cache une maison de confection plus que centenaire... Nous avons voulu en savoir plus, en posant nos questions à Myriam Tuffery, quatrième génération à l'oeuvre dans l'atelier éponyme.


L’histoire d’Atelier Tuffery commence en 1892...

L’histoire de cette maison est en effet plus que centenaire, et portée par quatre générations de Tuffery. L’odyssée commence en 1892 avec Célestin et la mise au point d’un vêtement de travail solide, conçu en toile de Nîmes teinte à l’indigo, à l’origine du jean. Il ouvre son atelier à Florac, en Lozère, où l’activité se perpétue encore aujourd’hui.

Son fils Jean-Alphonse apprend le métier dans l’atelier familial et développe l’activité autour de la fameuse toile denim dont il a saisi le grand potentiel. Le jean se démocratise et devient un indispensable de la garde-robe.

La génération suivante, les trois fils Jean-Jacques, Jean-Pierre et Norbert reprennent l’entreprise familiale en fondant une marque, Tuff’s, alors que la demande de jean n’a jamais été aussi importante. Ils fournissent ainsi plusieurs grandes marques de denim, avant que l’industrie textile française ne connaisse plusieurs années de turbulences.

Depuis, la quatrième génération représentée par Julien et son épouse Myriam, a repris le flambeau et l’âme de l’Atelier Tuffery, qui a retrouvé son nom, est intacte.


Célestin Tuffery, le pionnier | Myriam, Norbert et Julien 3e et 4e génération à l'atelier Tuffery

La longévité d’Atelier Tuffery est exceptionnelle dans le domaine du textile français. Si le made in France opère un retour en grâce, cela n’a malheureusement pas toujours été le cas. Comment l'entreprise a-t-elle traversé la vague de délocalisation, qu’est-ce qui vous a convaincu de rester ?

La passion. La transmission d’une histoire familiale. Depuis leur plus jeune âge, les 3 frères ont vécu dans l’atelier, cela ne pouvait pas s’arrêter comme cela. Malgré tout, ces années ont été très difficiles. Il faut comprendre que l’atelier familial, qui avait employé jusqu’à près de 40 personnes a dû fermer. Ils ont gardé 3 ou 4 machines primordiales, une table de coupe et poursuivaient la production, de manière presque confidentielle, pour quelques clients historiques. De l’arrière-boutique du magasin ouvert en centre-ville pour se diversifier sortaient à peine 200 pièces par an, à partir de deux modèles hommes.

De ce travail très solitaire, on est passé à un atelier de 500m2 où travaillent une vingtaine de personnes. Construit peu après la reprise par l’un des fils, Julien Tuffery, il a permis de s’agrandir et de répondre à un changement total de stratégie, qui mise notamment sur le digital.


Jean-Jacques, Jean-Pierre et Norbert Tuffery

Quels sont les différents métiers à l’atelier ? Comment s’y forme-t-on ? Le savoir-faire se transmet-t-il en interne ?

Ce fut difficile au départ de renforcer l’équipe de production quand l’atelier n'a fonctionné des années qu'avec 3 personnes. Nous sommes fabricants avant tout. Trouver des tailleurs-confectionneurs en 2018 n'était pas une chose facile, pour ne pas dire quasi-impossible. Un pan entier de l'industrie textile s’est tout de même effondré, c'était donc compliqué de recruter.

Nous avons donc créé un parcours de formation de 14 mois à l’atelier. Tout est recentré sur l’humain, c’est surtout cela qui compte ainsi que l’envie d’apprendre. Cette formation longue permet une grande polyvalence sur les postes. En effet, au bout de 14 mois, une personne doit savoir confectionner un jean de A à Z. Même si nous avons bien sûr des objectifs de performance, la rotation de poste est allégée par rapport à l’industrie classique. Une équipe fidélisée, c’est une force, en quelque sorte un patrimoine humain.

Quelle est la particularité des procédés que vous utilisez (savoir-faire traditionnel, matières rares, démarche répondant à certains critères (labels, écologie), recherches, expérimentations...)?

Notre démarche tient en quelques mots : le bon sens. C’est simplement perpétuer ce que les générations précédentes nous ont transmis : la qualité plutôt que la quantité. S’engager à ne pas surproduire, alors qu’il y a tant de gaspillage et de déchets textiles. Être au plus près de la demande du client mais aussi des matières premières, comme les Tuffery l’ont toujours fait depuis un siècle, bien avant que le circuit court soit plébiscité comme modèle vertueux.

Dans nos jeans, nous essayons de restreindre l’apport d’élasthanne à seulement quelques modèles ajustés, afin de réduire l’impact écologique désormais tristement connu des microplastiques. Nous orientons nos clients vers nos toiles brutes, en indigo naturel, qui n’ont subi aucun blanchiment. Ce sont quelques exemples.


Vieillissement de l'indigo naturel - la poche à smartphone

Cherchez-vous à développer de nouvelles techniques/nouveaux textiles ? Avez-vous dû mettre au point un outillage ou des machines spécifiques, ou faire appel à des compétences extérieures ?

Parmi les derniers modèles qui ont vu le jour, nous essayons de valoriser deux ressources locales présentes historiquement sur le territoire des Cévennes : la laine et le chanvre. Il est encore trop tôt pour prétendre intégrer 100% d’une production de chanvre dans nos produits, mais nous participons activement à la renaissance de cette filière en partenariat avec VirgoCoop et HempAct. Le chanvre consomme peu d’eau et de pesticides.  

Comment voyez-vous l’évolution du Made in France ?

Quelque part, nous ne sommes pas tout à fait concernés par cette question, dans le sens où nous existions bien longtemps avant que cela ne devienne un argument de vente. Nous n'avons pas besoin de surfer dessus, nous sommes déjà là, le made in France c'est par nature ! 

Bien sûr, on peut y voir un point positif, cela a aidé dans la dynamique, et surtout, on sent qu'il y a une véritable sensibilisation. Pour preuve, de plus en plus d'applications se développent pour savoir ce qui se cache réellement derrière telle ou telle marque. Mais l’atelier est là, il a toujours été là, et tendance ou pas, il faut avancer. Nous ne pouvons pas nous focaliser dessus et nous reposer sur nos lauriers.

La vraie question, c’est : est-ce que nous parviendrons à tout faire un jour en France ? Pour cela, impossible d’y arriver seul, on ne peut pas reconstituer entièrement la filière de A à Z sans fédérer nos forces. Le chemin est long, il va falloir encore beaucoup de pédagogie, de sensibilisation mais aussi que l'on retrouve la vraie valeur des choses.

A propos du kit couture

Pourquoi un fabricant de vêtement propose-t-il un kit à coudre soi-même ?

En fait, ce kit vient de la demande des clients. Il n’était pas rare que certaines personnes viennent frapper à la porte de l’atelier pour demander des chutes que nous nous faisions un plaisir de donner. Cela rejoint nos valeurs de ne pas jeter inutilement.

Pendant le 2e confinement, on a vu le regain d’intérêt pour le "faire soi-même", le besoin de s’occuper en créant mais beaucoup de clients étaient bloqués en n'habitant pas forcément à Florac. A partir de là est née l’idée du kit.

Au départ, il s’agissait donc de chutes de matelas, puis vu la forte demande, il y a eu des coupons.

De quoi est-il composé ?

Avec ce kit, on retrouve l'essentiel du matériel utilisé à l'atelier pour fabriquer un jean (hormis les moyens de fermeture) : 1,20 m par 1,60 m de sergé indigo brut, 500 m de fil cognac en polycoton (T60), un galon tricolore, et une étiquette en cuir (le fameux jacron).


Le kit "couture à la maison"

D’où vient le tissu de vos jeans, qui sont vos fournisseurs ?

Pour la production de nos jeans (dont sont issues les chutes du kit), nous ne faisons appel qu’à quelques fournisseurs, strictement européens et triés sur le volet. En France, nous travaillons avec les tissages Mouline Thillot  dans les Vosges ainsi qu’avec les Tissages d’Autan et le Passe Trame dans le Tarn, des régions à forte tradition textile où subsistent encore quelques acteurs qui tentent de s’organiser. Nous développons une gamme en chanvre, un tissu éthique et traçable. Il y a toute une filière à remonter, mais les obstacles sont nombreux, à commencer par la difficulté à s’approvisionner. Nous avons investi dans une coopérative, VirgoCoop, afin de soutenir la R&D autour du défibrage du chanvre. Nous nous fournissons également dans des pays européens qui ont un peu mieux conservés leur industrie textile, comme l’Espagne, les Pays-Bas ou l’Italie, pour des besoins particuliers, comme la toile selvedge par exemple.  


©LePasseTrame

Quelles sont ses caractéristiques, quoi et comment coudre avec ?

Que coudre avec ? Un jean bien sûr, si c'est trop juste on peut aussi réaliser un bermuda, un short, on voit également des sacs, des tabliers… Les idées ne manquent pas, et nombreux sont ceux qui partagent leurs réalisations sur les réseaux sociaux.

Concernant le lavage, traditionnellement nous travaillons la toile avant de la laver, car nous connaissons parfaitement nos produits et le retrait qu’il va y avoir (qui est somme toute minime). Si cela vous fait peur, on peut effectivement le laver à 30-40 ° (sans sèche-linge) si c’est pour un vêtement, pour éviter toute mauvaise surprise.


différentes réalisations sur les réseaux sociaux avec le kit

Peut-on réaliser un jean avec ce coupon ? Pourquoi seulement 1m20 (certains de nos lecteurs craignent de ne pas réussir à placer un patron dedans, surtout pour les tailles plus grandes) ?

On peut effectivement coudre un jean avec 1m20. Après, cela ne laisse pas beaucoup de marge, c’est sûr, il faut être sûr de son coup, mais cela permet de placer un patron à 90 cm à l’entrejambe, ce qui est déjà pas mal.

Néanmoins si vous êtes bloqués, il ne faut pas hésiter à nous contacter, exceptionnellement nous pouvons mettre 2 kits sans couper pour obtenir un coupon plus long.

 
réalisation de Piki dans la galerie de T&N

Envisagez-vous de proposer du tissu au mètre à l’avenir ? Ou d’autres produits « à faire soi-même » ? Voire des patrons ?

Non, car ce n’est pas notre cœur de métier. L’idée avec ce kit, c’était de valoriser les chutes, mais pas de devenir vendeur de tissu. C’est un métier, et nous en faisons un autre.

Nos jeans sont le résultat d’années d’expérience, qui s'étend sur plusieurs générations. Le savoir-faire s’est transmis, et les cartons aussi. Il a fallu beaucoup de temps et de recherches pour mettre au point des patrons aboutis, en puisant dans les archives.

Il est pour nous crucial de proposer des patronages pointus. Ils sont développés chez nous et non par des bureaux de style indépendants. Nous ne faisons pas de la fast-fashion. Notre vestiaire est intemporel, avec pour objectif la durabilité, et comporte par conséquent peu de pièces. Les patrons, ce sont l’âme de Tuffery, sa richesse, fruit d'une mémoire d’archives mais aussi un secret de fabrication.

Quand le kit sera-t-il à nouveau disponible ?

Il n’est plus disponible car il n’y a plus assez de chutes ! Le kit a très bien marché (plusieurs centaines vendus). Difficile à dire, comme cela dépend des chutes, il faut rester connecté !

Un grand merci à Myriam Tuffery d'avoir répondu à nos questions !

Pour en savoir plus :

Le site d'Atelier Tuffery
Le bilan RSE
Boutique-atelier à visiter à Florac en Lozère (48)

A propos de l'auteur : Mousse

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Commentaires

papelhilo (il y a 2 semaines, 2 jours)

super intéressant cet article ! ça donne envie de guetter les fameux kits ! et leurs jeans sont beaux (mais je préfère les tailles basses et le catalogue n'en a aucun, dommage !)

obi (il y a 2 semaines, 2 jours)

Merci pour cet article très intéressant, qui met en lumière un petit bout de patrimoine. En effet, vivement le retour des kits !!

Rosemary (il y a 2 semaines, 2 jours)

Merci pour cet article : je projette depuis un moment d'aller faire un tour en Lozère pour m'offrir un jean Tuffery :)   

Mquipique (il y a 2 semaines, 2 jours)

Ah oui c'est très intéressant, et comme papelhilo, je crois que je vais guetter leurs kits ! Merci pour tous ces détails.

Tita (il y a 2 semaines, 2 jours)

Merci Mousse pour cet entretien passionnant !

CharliePop (il y a 2 semaines, 2 jours)

J'ai adoré cet article aux tonalités encourageantes et optimistes. Longue vie au made in France et aux vêtements durables! Cela donne envie d'investir dans un beau jean Tuffery ;)

Aurélie.S.F (il y a 2 semaines, 2 jours)

Merci. Très intéressant,  je ne connaissais pas. 

missumlaut-Kikoo (il y a 2 semaines, 2 jours)

Je dis bravo à cette entreprise ! Quel beau travail ...La poche à portable c'est une très bonne actualisation de la poche gousset devenue poche ticket.  Affaire à suivre pour ces nouvelles matières anciennes :) comme le chanvre. Je leur souhaite longue vie et prospérité, dans leur approche de qualité. 

ildikovals (il y a 2 semaines, 2 jours)

Merci pour cet article passionnant.

J'en profite pour dire que l'équipe de rédaction assure vraiment,  les articles sont de qualité et favorisent l'ouverture d'esprit.  Ce n'est pas du luxe par les temps qui courent.

Nabel (il y a 2 semaines, 2 jours)

C'est vrai qu'il est super intéressant cet article, merci pour cet entretien !

D'ici que je commence à choisir mes destinations de vacances en fonction des choses couture / tricot à visiter ...

ildikovals (il y a 2 semaines, 1 jour)

Bon, j'ai glissé chef...

detouteslescouleurs (il y a 2 semaines)

Passionnant ! Merci pour cet article qui donne tellement envie d'un kit !